Media: Article 5

Paper: Le Figaro [Paris]
Date: September 1, 2008

Article in French, with English translation below

French version

Les malheurs des réfugiés de Katrina persistent

De notre envoyée spéciale à Houston, Valérie Samson

01/09/2008 | Mise à jour : 22:36 |

Quelque 100 000 déplacés de La Nouvelle–Orléans ont refait leur vie au Texas, où ils sont regardés avec méfiance.

En Louisiane, on a coutume de dire que «si la musique survit, l'esprit de La Nouvelle-Orléans survivra». À en juger par la résurgence des jazz-bands originaires de l'ancienne colonie française dans des bars de Houston, on se dit que l'âme de La Nouvelle–Orléans vibre ici. Il y a trois ans, 250 000 personnes, fuyant l'ouragan Katrina, avaient afflué vers cette grande métropole du Texas, pour y former la plus importante communauté de réfugiés. On estime que 100 000 y sont restés. Les uns dans l'attente d'une reconstruction, les autres parce qu'ils ont commencé une nouvelle vie.

À l'époque, les habitants de Houston ont donné sans compter. Carl Lindahl, un débonnaire professeur d'université, distribue alors des vêtements aux évacués. Il est marqué par le récit d'un homme, un cinquantenaire maigrichon, pris au piège avec huit autres personnes par la montée des eaux. «Quatre jours durant, il est sorti par la fenêtre du second étage, a nagé dans la boue, dévalisé l'épicerie, et ramené ce qu'il pouvait trouver à l'aide d'un harnais bricolé avec des cintres et des cordes, se souvient Carl. Je m’attendais à trouver des victimes, j'ai trouvé des héros.»

Avec un collègue, il décide de fournir des magnétophones à des survivants et les incite à recueillir les témoignages de leurs proches. «Ce dont ils avaient le plus besoin, c’était de raconter leur histoire», explique–t–il.

Ostracisme

«Ça m'a beaucoup aidé de me rendre compte que les gens survivaient à ça», acquiesce Darrel Holnes, un étudiant originaire du Panama qui a participé au projet. Lui avait fui avec de maigres bagages avant que l'ouragan ne frappe. Il n' retournera pas. «Financièrement, c'est difficile, admet–il. J'ai dû payer des frais universitaires deux fois la même année. Et puis, ce n'est plus habitable.»

Shari Smothers non éplus ne rentrera pas à son domicile : elle n'en a plus. Quand elle est arrivée à Houston, elle ne connaissait personne. Elle s'est engagée dans le projet et, peu à peu, des liens se sont tissés avec d'autres habitants de sa ville d'origine. Pour elle, la catastrophe a été une renaissance. «L'ouragan m'a libéré de mon ancienne ville». La secrétaire qui rêvait d'une autre vie dans une tour d'une compagnie pétrolière exhibe avec fierté un recueil de poèmes qu'elle vient de publier : Pebbles in My Shoes («Des cailloux dans mes chaussures»). Mais elle ne peut s'empêcher de songer à ses parents avec tristesse : «En emportant leur maison, l'ouragan a pris trente années de leur vie. Et j'ai le sentiment que cela va leur prendre trente autres années pour reconstruire. Ils vivent aujourd'hui une vie de nomade, entre ici et là–bas.»

Trois ans après Katrina, les choses ont changé. Les habitants de Houston, qui s'étaient montrés si accueillants, ont commencé à regarder ces étrangers d'un œil méfiant. Des voix se sont élevées pour réclamer leur départ. «Le problème, explique Carl, c'est que dans l'esprit des gens, La Nouvelle–Orléans est associée à la criminalité. En réalité, les réfugiés sont ostracisés parce qu'ils s'expriment dans un argot différent, qu'ils sont facilement identifiables.»

Selon une étude de 2006, les deux tiers des habitants de Houston estimaient que le taux de criminalité avait augmenté à cause des réfugiés. Aujourd'hui, 7 sur 10 pensent que les accueillir a été «une mauvaise chose pour la ville». La réalité est qu'il s'agit souvent de gens pauvres, noirs dans leur immense majorité (85 %), que l'exode a encore fragilisés. En Louisiane, il n'est pas rare que plusieurs générations vivent sous le même toit.


English version

The Misfortunes of Katrina’s Refugees Continue

By Valérie Samson, special correspondent in Houston

Some 100,000 New Orleans evacuees have rebuilt their lives n Texas, where they are looked down upon.

In Louisiana, it is commonly said that, “if the music survives, the spirit of New Orleans will survive.” To judge by the burgeoning of jazz bands from the former French colony in Houston, we could say that the soul of New Orleans thrives here. Three years ago, 250,000 people fleeing Hurricane Katrina, streamed toward this huge Texas city and created here the most important refugee community. It is estimated that 100,000 remain in Houston today, some because they await the reconstruction of their hometown, others because they have begun a new life.

At first, the residents of Houston gave beyond measure. Carl Lindahl, a university professor, distributed clothes to the evacuees. He was moved by the story of a gaunt man in his 50s, about how he was trapped with eight other people by the rising waters. “For four days, he went out through the second story, swam through the muck, broke into a store, and brought back whatever he could find by means of a harness jerry–rigged from cords and coat hangers,” Carl recalls. “I had expected to find victims, but I found heroes instead.”

With a colleague, he decided to supply the survivors with audio recorders and get them to record the stories of their pears. “One of their greatest needs was to tell their stories,” he explains.

Ostracism

“This work helped me remember that people endured through this,” states Darrel Holnes, a Panamanian student who participated in the project. He had left with a few possessions before the hurricane struck. He will not return. “Financially, it’s difficult,” he admits. “I had to pay tuition for two universities in the same year. And New Orleans is no longer habitable.”

Nor will Shari Smothers return to her New Orleans home: she no longer has one. When she arrived in Houston, she did not know anyone. She got engaged in the project and, little by little, she formed connections with other people from her hometown. For her, the catastrophe was a rebirth of sorts. “The hurricane freed me from my old home.” Once a secretary who dreamed of another life while working for an oil company, she holds up a collection of poetry which she has recently published: Pebbles in My Shoes. But she cannot help feeling sad about her parents' plight. “When the hurricane carried away their house, it took away thirty years of their life. And I feel that it will take thirty more years to restore that house.” These days, they live like nomads, traveling back and forth.

Three years after Katrina, things have changed. Houstonians, who had at first been so welcoming, began viewing the evacuees in a negative light and raised their voices to demand that the evacuees leave the city. “The problem,” explains Carl, “is that they have stereotyped New Orleans as a city of criminals. In reality, the refugees are ostracized because they speak with different accents, because they are easily identified as different.”

According to a 2006 study, two–thirds of Houston’s residents believed that the crime rate rose on account of the refugees. Today, seven of 10 think that the evacuees were “a bad thing for the city.” In reality, the evacuees – the great majority of whom (85 %) are black – were for the most part poor and their exodus has made them even more vulnerable. In Louisiana it was not rare for several generations to live under the same roof.


Back to Media